18/07/2006
La violence - Acte 1
LA VIOLENCE, QUEL VECU EN AI-JE EU ? C'EST QUOI ?
Mon vécu de la violence me paraît assez riche. Violence à l'égard de moi-même, violence au contact des autres, violence de la société, du système. Quand je liste les situations auxquelles j'ai été confronté, j'ai parfois le sentiment que mon histoire est celle d'une guerre sociale.
La violence symbolique, rapport à une époque historique, une situation :
Je suis né dans les années 70. Ma mère était célibataire. C'était un statut assez mal perçu dans la société française de l'époque. Ma mère a subi beaucoup de désagréments par rapport à ça : des reproches, des médisances, des regards dénigrants… Moi, je le vivais comme de la violence morale à son égard et ça me faisait mal. D'autant plus mal qu'elle se laissait facilement atteindre et culpabiliser sur ses vulnérabilités, tout en luttant pour s'en sortir dans une société et un monde professionnel d'hommes : voyez ce que je veux dire ? ;-) Moi, j'étais livré à moi-même : je voyais ma mère sombrer lentement dans l'alcool. Je devais gérer la maison, m'occuper de moi et d'elle. Enfant, on n'arrive pas toujours à identifier et interpréter ses émotions. Entre impuissance, colère, peur, insécurité, incompréhension, sentiment d'abandon,... etc, j'avais dans le cœur et dans la tête un cocktail explosif. Je manquais de sommeil, de repas, de repères, d'encadrement, d'encouragement, et je n'avais pas l'occasion d'en parler. J'encaissais beaucoup nerveusement : le quotidien de solitude, ce que la situation engendrait dans mon environnement social, ce que les non-dits confortaient dans la famille…
La violence psychologique, rapports aux autres :
À la petite école, je faisais comme si de rien n'était, persuadé qu'il valait mieux que je ne parle pas des difficultés familiales : ça me demandait une énergie considérable mais je jouais la carte du "tout va bien" parce que je me sentais déjà catalogué comme le "garçon manqué" pas dans les normes et je ne voulais pas en rajouter. Les institutrices avaient manifestement un problème avec moi car je ne rentrais pas dans le moule des enfants de mon sexe, et c'était quand même la vocation fondamentale de l'école de me formater ! Je me suis très tôt senti traqué sur mon identité. Les institutrices ne cessaient de me faire des réflexions castratrices sur ma façon de m'habiller, mes comportements ou mes loisirs de cour de récré. J'étais pourtant un enfant plutôt discipliné, déjà assez réfléchi et en tout cas pas fouteur de troubles. Je vivais donc le système scolaire comme une agression. Avec les années, ça ne fit que s'empirer : une professeur prévenue du problème de ma mère par nécessité, fit la gaffe de m'en faire une réflexion devant ma classe. Ce fut le coup de poignard qui annonçait la sentence : décès social prononcé. L'environnement proche fut au courant rapidement (commérage) : le mauvais œil des parents d'élève (jusqu'à entendre une mère interdire à son enfant de me fréquenter, en me montrant du doigt !), le rejet de mes camarades de classe, les réflexions chez les commerçants plaignantes ou méchantes… Une femme à la caisse d'un commerce a balancé "nature" à la caissière que je lui faisais pitié. Je crois que c'est de loin la pire des réflexions que j'ai entendue : j'avais 9 ans. Et ce que j'ai eu le plus de mal à digérer, c'est que j'étais sur le pas de la porte et elle ne s'est même pas adressée à moi ! Marginalisé dans l'école, marginalisé dans le quartier, et marginalisé de la famille par une pesante absence de celle-ci. Tout ça n'a fait que me conduire doucement vers l'asocialité. Le quotidien de regards déplacés et insultes scolaires (violence verbale) étaient insurmontables pour moi, d'autant plus qu'ils allaient à l'encontre des valeurs religieuses au fondement du peu d'éducation que j'avais. Parallèlement je gérais le décalage dû à ma dysphorie de genre (réf. catégorie "Trans'identités") qui était lui aussi vecteur de mise à l'écart et d'isolement depuis des années. Vers mes 12 ans, je suis placé chez un oncle. J'ai eu le droit à un traitement que j'ai vécu comme injuste vis-à-vis de mes cousins : des réflexions sur ma mère ("Et oui, Zizou, je comprends…"), des réprimandes pour tout et n'importe quoi, des interdictions exclusives... J'étais l'enfant d'"irresponsable", le cas social de la famille : le "boulet" traumatisé dont on se serait bien passé et qu'on charrie par obligation.
J'ai rarement eu affaire à la violence physique, jamais autrement que par légitime défense. D'une part parce que je me l'interdisais personnellement. J'en avais symboliquement peur. Mais aussi, parce que j'ai très tôt appris à prendre sur moi et désamorcer les choses. C'est pourtant à cette époque que je goûte pour la première fois à la violence physique via mon cousin notamment, qui nous faisait une crise d'adolescence pénible. Rien d'extraordinaire, mais de trop pour ma sensibilité : brutalités, démonstrations de force, coups, provocations… Je n'avais pas besoin d'y goûter pour ne pas aimer ! Surtout que ça ne provoquait rien d'autre chez moi que l'envie de céder à mes pulsions personnelles…
La violence psychologique, rapport à soi :
Deux ans s'écoulent dans ce contexte, la puberté se pointe. N'ayant quasiment plus d'estime pour moi, c'est mon corps que je me mets à haïr. Ce corps qui me trahit, qui ne se transforme pas comme il faudrait. À ce stade-là, la violence que j'ai en batterie revêt un sentiment confus de haine, à l'égard de tout et de tout le monde, à commencer par moi-même. J'avais trop accumulé au cours des années, je culpabilisais de ce que je ressentais et ça n'arrangeait rien. Mais je ne me voyais pas faire payer aux autres mes douleurs ; je ne me voyais pas faire à mon prochain ce que j'aurais rêver qu'on ne me fasse pas... Je me sentais capable du pire et je me raccrochais aux principes fraternels que l'on m'avait enseignés. Il fallait pourtant que j'exprime ce qui était en ébullition à l'intérieur de moi, cette tension palpable : j'ai commencé à me faire du mal. Je trouvais dans la pratique de l'automutilation une sorte de sas de décompression qui me permettait de ne pas sombrer totalement, qui m'aidait à garder le sentiment d'une maîtrise sur ma vie et, qui m'évitait de laisser mon cocktail éclabousser et faire du mal aux autres. Ce dernier point était la seule chose qui me reliait à un vague sentiment de dignité. Deux ans plus tard, je faisais une TS ; trois ans après, une deuxième. Je ne supportais plus cette violence que je ressentais, diffuse et latente. Je me sentais perdu dans un tourbillon désordonné et absurde où bien être personnel et société paraissaient antinomiques. Il fallait que ça s'arrête. Mais la vie en a décidé autrement. Cette TS fût avortée par deux élèves de ma classe de BTS qui me manipulaient en temps normal (le paradoxe qui tue !), mais en plus quand ces élèves me ramenèrent de l'hôpital au lycée, je fus convoqué dans le bureau de la CPE qui m'engueula pendant plus de 20 minutes… Arrive un moment où c'est la lassitude qui prend le dessus…
La violence, rapport au système :
Vient le temps de la vie active. Vulnérable, je me fais exploiter sur mon premier travail, sur le deuxième et sur le troisième. Salaire minimum, heures sup. à gogo et traité "comme un chien". Le système a un caractère violent. Quand j'en discute autour de moi, je me rends compte que les gens se montrent terriblement résignés. Moi, je n'oublie pas que le système n'est qu'un outil construit par l'Homme pour organiser la vie en collectivité. Ce sont bien des Hommes qui sont derrières… Dire que le système est violent (injuste, inégalitaire, discriminant, intolérant…), c'est un faux discours finalement. Ce sont les êtres humains qui sont violents (injustes, égoïstes, intolérants et parfois pervertis). Le système est à leurs images. Mais comme ils sont doués d'intelligence, je garde espoir pour les autres, et je lutte pour ne pas me laisser conformer à ce que je ne suis pas.
En somme, la violence est d'abord une émotion qui peut devenir un sentiment ancré si elle est trop fréquente ; puis un mode de fonctionnement psychologique si on y est conditionné et que l'on n'est pas armé pour y résister. C'est une tension qui a besoin d'être évacuée au risque de conduire à de grands tourments et de pomper une énergie vitale phénoménale.
Elle revêt différentes formes d'expression. On l'a, jusque là, beaucoup catégorisé comme physique ou verbale mais force est de constater qu'elle est aussi psychologique. Tellement psychologique que j'en viens même à penser que la violence est un état d'esprit.
Si elle est assez naturelle, elle est blessante voir destructrice pour quiconque la côtoie. On a tous des comportements violents tournés vers soi ou vers les autres. Bien sûr, on ne peut pas nier que certains individus présentent des aptitudes que nous n'avons pas tous, heureusement ! Mais nous avons tous un potentiel de violence. Personnellement, j'ai parfois le sentiment que c'est mon instinct de survie (instinct animal…) qui m'a conduit à des attitudes violentes. Je me suis trop souvent senti agressé, blessé, rabaissé, ignoré, rejeté. J'ai trop souvent constaté des fossés ou paradoxes entre discours et actes, valeurs personnelles et réalités collectives. J'ai été trop souvent atteint dans mon intégrité, dans ma dignité. Et je n'avais pas vraiment d'échappatoire, de défouloir. Au départ, ma violence (mon agressivité, plus exactement) était une arme de défense en réponse aux attaques variées : la violence engendre la violence. Puis quand j'ai cédé à l'asocialité, que j'ai monté un mur entre moi et autrui, je l'ai intériorisée. Elle est devenue un fil tendu sur lequel j'ai joué le funambule pendant de longues années, tâchant de ne pas tomber du mauvais côté. J'ai réussi, mais à quel prix ? C'est sans doute ce qui me rend si sensible à ce vaste sujet, transversal à tous les domaines de la vie, de la société, de l'humanité. Parfois, quand je replonge dans mon vécu, je me demande comment j'ai fait pour ne pas céder. Sans doute, des valeurs contraires qui me collaient à la peau, mais ça ne pouvait pas suffire. Bloqué à la maison à surveiller ma mère, enfermé dans ma solitude, je ressassais les choses. Parallèlement, je découvrais les armes, la virilité, une réalité violente grâce à la télévision. Il s'en est passé des choses dans ma tête. Dures, graves, sanglantes… L'incitation et l'émulation du médiatique, jusque dans les dessins animés (réf. "Ken, le survivant" pour les connaisseurs). La rencontre de mauvaises personnes à l'adolescence. Et pourtant, fidèle à moi-même : je ne sais pas comment j'ai fait… Peut-être que c'est ma solitude qui m'a sauvé. Mais je voudrais comprendre parce que je refilerais le tuyau à d'autres ! :-)
21:05 Publié dans Univers philo et mots | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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